itinéraire professionnel :

 

Tout jeune je suivais l’enseignement au collège catholique de Juilly chez les oratoriens, collège fondé par Henri IV et c’est à cette époque qu’un orgue se présentât à mon regard pour la première fois à la chapelle du collège. L’éducation apportée aux jeunes garçons que nous étions y était très stricte et disciplinaire, jamais un mot plus haut que l’autre sans qu’une sévère sanction nous tombât dessus. Sport obligatoire pour tous les jeunes gens, messe chaque semaine. Plus tard, alors de retour sur Paris, un jour mon frère accouru à la maison m’informant qu’on monsieur semblait travailler à l’orgue de notre paroisse. Je m’y rendais le plus vite possible et ce fut la première rencontre avec Jacques Picaud. Elle fut décisive. Par la suite nous nous revîmes en de nombreuses occasions alors qu’il me proposait de le rejoindre lors de ses différents dépannages. Un peu plus tard je rejoignais l’équipe Beuchet-Debierre à l’atelier de l’antenne parisienne, rue Cambronne 

 

C’est à Jacques Picaud que je dois de connaître certaines des réalités du monde de l’orgue en France et plus particulièrement parisien. Jacques Picaud m’emmena à mon premier chantier, l’orgue de l’église Saint Jean-Baptiste de Belleville, chantier durant lequel la maison mère basée à Nantes nous envoyait régulièrement des matériaux, et c’est là que je découvrais le merveilleux monde des pigeons crevés dans les clochers. C’est aussi là que je découvrais mon profond dégoût pour les jeux de mixtures suraigus sur des instruments d’école romantique, non conçus pour ces timbres sonores vulgaires. Ensuite il m’emmena pour l’accompagner à la cathédrale Saint-Louis de Versailles pour un simple accord périodique des anches. Je découvrais ici une palette sonore qui correspondait à ma sensibilité : des fonds amples et fiers, des anches royales, des aigus absolument pas vulgaires, une basse généreuse, une assise parfaite. Plus tard nous allions à Saint Jean-Baptiste de la Salle, dans le 15ème arrondissement de Paris. Superbe instrument romantique, de somptueux fonds, des anches superbes.  

 

 

 

    

gauche: Saint Jean-Baptiste de Belleville                                       droite: Joseph Beuchet père 1904-1970

 

Jacques Picaud était le responsable parisien de Beuchet-Debierre, il avait passé toute sa vie parmi tous les grands instruments, accompagné de son père Eugène Picaud, lui-même ayant connu la société Cavaillé-Coll avec Charles Mutin. La maison Beuchet-Debierre était à l’origine de la plupart des grands travaux qui sont encore reconnus aujourd’hui : Cathédrale d’Angers, cathédrale d’Angoulême, cathédrale de Versailles, cathédrale du Mans, cathédrale de Nantes et beaucoup de grandes réalisations à Paris notamment avec les fameuses électrifications de Saint-Etienne du Mont, Sainte-Clotilde, Saint-Louis des Invalides, La Trinité, la construction de l’orgue de Saint-Marcel. Beuchet-Debierre travailla aussi à un grand relevage à Notre-Dame, de grands travaux à Saint-Sulpice, à Saint-Ambroise, à Saint-Augustin, dans un nombre considérable de temples et une multitude de paroisses en Ile-de-France. A 18 ans, Jacques Picaud changea tous les écrous de la console de Saint-Sulpice. Il fut aussi le dernier à tenter de sauver le grand instrument de Saint-Eustache (dont je garde jalousement sous le coude d’anciens dossiers très instructifs…) Je me souviens des engueulades à Saint-Eustache lorsqu’il fallait coûte que coûte remédier au mauvais état des échelles de contacts, au délabrement de la boîte de crescendo ; à l’état désastreux de certains tuyaux qui menaçaient de s’affaisser. Jacques Picaud m’y emmena à trois reprises jusqu’à la pose de scellés en 1977 pour interdire dorénavant toute utilisation. L’instrument était donc devenu muet.

C’est aussi à cette période que Jacques Picaud m’emmena découvrir l’instrument de Saint-Ouen de Rouen pour son entretien courant. Et c’est ici que j’ai compris que pour moi, seule comptait l’esthétique des instruments symphoniques.

 

 

           

gauche: réglage à saint-Sulpice  (1984) sur la mécanique               droite: Jacques Picaud à la console de Saint-Sulpice

 

Jacques Picaud passa sa vie entière chez Beuchet-Debierre, tout d’abord sous la coupe de Joseph Beuchet père (1904-1970) puis avec Joseph Beuchet fils, jusqu’à la fermeture de la société pour raison de mauvaise gestion. L’atelier parisien était situé au 119 rue Cambronne, dans une ancienne étable d’ânes, dont on pouvait encore voir sur le sol les traces des petits sabots. Chaque matin lorsque j’arrivais, je tombais sur Jacques Picaud en pleine discussion houleuse au téléphone avec Joseph Beuchet fils.

 

 

 

 

 

 

A deux reprises il fallut nous rendre à la cathédrale d’Angers pour que Jacques Picaud puisse reprendre l’harmonie de quelques jeux qui ne donnaient pas entière satisfaction. Je n’aimais pas les nouveaux jeux installés en 1957, je ne savais pas expliquer pourquoi et cela déplaisait à Jacques Picaud qui me demandait ‘’pourquoi’’ ces timbres sonores me gênaient-ils ainsi. L’instrument reste pourtant un chef d’œuvre et il était très fier que sa maison ait été à l’origine de cette somptueuse réalisation. Les fonds et anches Cavaillé y sont exceptionnels. Aujourd’hui l’orgue sonne magistralement sous les doigts d’Henri-Franck Beaupérin qui succède au renommé chanoine Aubeux, qui lui-même vouait une admiration sans limite pour la maison Beuchet-Debierre. 

 

Avec Beuchet-Debierre, nous nous rendions régulièrement à Saint-Philippe du Roule pour l'entretien de l'instrument qui était fatigué. La transmission pneumatique du Récit posait de nombreux soucis de fiabilité. L'instrument possède de superbes sonorités, des fonds très amples et de somptueuses batteries d'anches.

 

 

 

Un jour Jacques Picaud m’apprit que nous allions passer trois mois aux orgues de Saint-Louis des Invalides et me recommanda de me tenir à carreau. Il m’indiquait de faire très attention à certaines sensibilités (...) Nous faisions un grand relevage avec démontage partiel de l’instrument et adjonction de chamades. En sortant de l’édifice, Jacques Picaud avait de vives altercations avec Joseph Beuchet fils, notamment au sujet de l’affaire du grand orgue du palais des congrès de Paris. La maison Beuchet-Debierre fermait ses portes après le chantier des Invalides. Jacques m’invita à me rendre une fois à Nantes pour voir cette fameuse console à cinq claviers et environ 120 jeux qui depuis, est devenu une ruine. L’instrument n’aura jamais vu le jour suite aux désaccords entre les différents organistes qui n’arrivèrent pas à se mettre d’accord.

 

 

 

 

Peu de temps après, nous nous rendîmes chez Nadia Boulanger pour démonter et enlever son orgue personnel, rue Ballu, juste sous la place Clichy. L’instrument était un petit Cavaillé-Coll-Mutin qui n’avait rien de bien intéressant en dehors d’un joli hautbois. Nous l’entreposâmes à la salle Cortot. Lorsque Nadia Boulanger rendit sont dernier soupir et que ses obsèques eurent lieu à la Trinité, Messiaen refusa catégoriquement de jouer et dit : « Je refuse de jouer pour les funérailles de cette personne qui composa une si mauvaise musique » (il n’avait pas tort)

Jacques Picaud avait monté son propre atelier avec François Sebire et votre humble serviteur.  La Ville de Paris demanda à Jacques Picaud de faire un grand relevage à la Trinité pour Messiaen, avec réfection complète des commandes de notes qui n’étaient plus fiables. Ayant conservé les plans, c’est René Oré, ancien contremaître chez Beuchet, qui reconstruisit les commandes. A la fin de travaux Messiaen vint passer quatre soirées pour tout vérifier et laissa à Jacques Picaud une liste de quatre pages de détails qui étaient à reprendre. Ensuite nous allions réparer certains des grands réservoirs primaires de Saint-Sulpice, puis un relevage dans un temple rue Pierre Nicole. Nous devions continuer de faire des aller-retour sur Rouen pour continuer l’entretien de Saint-Ouen et devions faire un séjour à la Grange de la Besnardière au moment du fameux festival.

 

orgue privé construit par Kleuker à La Besnardière

 

Jacques Picaud me fit découvrir un instrument tout à fait intéressant, celui de la chapelle des Lazaristes à Paris. L’instrument était un ancien Suret reconstruit par Cavaillé-Coll à la même période que Saint-Sulpice, on y trouve d’ailleurs quelques similitudes. L’instrument est joué par une console de côté et a toujours été assez fatigué malgré de préalables interventions de Boisseau père, qui modifia quelque peu la disposition de jeux.

 

Les entretiens réguliers de Saint-Sulpice sont pour moi des moments inoubliables. François montait dans la tuyauterie pour accorder tandis que Jacques Picaud restait aux claviers pour le guider. Il arrivait que le génial Jean-Jacques Grunenwald nous rende visite à certaines occasions, notamment s’il devait jouer en concert le soir qui suivait l’accord. Ces soirées sont aussi des épisodes inoubliables. A la différence de maintenant, là au moins, nous avions de vrais grands concerts dignes de ce nom…

Jacques Picaud tombe malade et décède quelques mois après. Ses obsèques sont encore à ce jour tristement ancrés dans ma mémoire. Y étaient présents : Jean Langlais, Jean-Jacques Grunenwald, Olivier Messiaen, tandis que Suzanne Chaisemartin tenait les claviers de Saint-Lambert de Vaugirard.

Grunenwald accompagné de Messiaen m’interpella après l’office :

« Olivier, vous êtes jeune, vous venez de perdre votre maître. Mon ami Messiaen et moi-même venons de parler, nous souhaitons vous aider à continuer le beau travail de Jacques Picaud. Nous vous confions nos orgues de Saint-Sulpice et la Trinité, nous vous accordons notre totale confiance, nous vous demandons de réfléchir pendant quelques temps à notre proposition, mais si vous l’acceptez, nous vous demandons de vous impliquer totalement » 

 

 

 

Jacques Picaud est mort beaucoup trop tôt. Il n'eût pas assez de temps pour m'apporter tout le savoir nécessaire. Voilà la raison pour laquelle je ne fis jamais de construction. Je me suis toujours contenté de relevages et d'entretiens. C'est aussi la raison pour laquelle je ne me suis jamais qualifié de facteur d'orgue, mais plutôt "technicien organier" par respect pour les confrères qui construisent.

 

Jacques Picaud me parlait souvent de Pierre Labric à Rouen, en me précisant : ‘’Olivier, tu dois le rencontrer,  il est le plus grand organiste’’  Je le rencontrais en septembre 1978 lors d’un extraordinaire concert à Saint-Ouen de Rouen par Jean Guillou. Depuis ce jour, cette amitié ne s’est jamais démentie. A cette époque, Jean Guillou venait jouer de temps en temps à Saint-Sulpice, je me souviens notamment de deux concerts absolument ahurissants, l’un par Grunenwald, le second par Guillou. Venaient à ces deux concerts, tout ce que Paris compte comme personnalités autant musicales que littéraires, culturelles, etc…

Ah! l’époque des Grands Maîtres…

Tous étaient présents (ça change de l'ère actuelle…) Jean Guillou qui n’avait plus Saint-Eustache depuis 1977 continuait de venir jouer de temps à autre à la messe du dimanche soir à Saint-Sulpice. Françoise Renet, alors suppléante de Grunenwald, le recevait toujours avec joie, plaisir et sourire. Là aussi, de grands moments !! Depuis cette époque, jamais plus, l’instrument n’a sonné ainsi… Heureusement il existe des archives sonores pour en témoigner. 

 

Après onze années de bons et loyaux services à Saint-Sulpice, je me retire du lieu. Une grande restauration est effectuée par une maison Nantaise (qui n’est pas Beuchet, fermée en 1978) Le compositeur Olivier Messiaen me demande de l’accompagner au concert d’inauguration car il a préalablement communiqué un thème d’improvisation. Le concert achevé, je vois Messiaen et sa femme bien ennuyés. Je lui demande s’il a apprécié, il me répond : ‘’vous me mettez dans l’embarras, attendons s’il vous plait d’être dehors pour que je vous réponde…’’

Une fois dehors, Messiaen parle: ‘’je n’ai pas reconnu tous les beaux timbres de Dupré, je n’ai rien reconnu des belles anches ni aucune des belles sonorités d'avant la restauration’’

(Les années passent et les gens se mettent à parler… ainsi apprend-t-on que les tournures d’anches furent modifiées, des pressions baissées, les vieilles peausseries peintes en blancs afin de faire croire qu’elles furent changées, etc…etc…) 

 

Mon séjour à la Besnardière fut pour moi une découverte. En beaucoup de domaines. J’y découvrais l’orgue construit par Detlef Kleuker dans un grand auditorium privé, les plans sonores de l’instrument avaient été élaborés par Jean Guillou. Nous devions aussi accorder l’orgue de la bibliothèque. Ensuite nous nous rendions rue de Presbourg dans l’hôtel particulier du propriétaire de la Besnardière. S’y trouvait un petit instrument Mutin-Cavaillé-Coll installé par Jacques Picaud, avec quelques petites modifications. Ici comme à la Besnardière, se déroulaient des soirées musicales peu communes (Karl Richer, Jean Guillou, etc..)  

 

    

à gauche: Saint-Louis des Invalides, Beuchet-Debierre 1957

à droite: cathédrale d'Angers, Beuchet-Debierre 1959

 

 

Le temps passe, nous démontons l’orgue de chœur de la Trinité de sa tribune pour le descendre au pied du maître autel. Messiaen semblait inquiet et m’indiquait qu’il ne voudrait pas risquer que ce modeste instrument puisse sonner mieux que son grand orgue. Après les travaux, Messiaen consacra une soirée sur ce petit instrument et nous rédigea une liste de détails à revoir.

Détail idiot: l'installation de la soufflerie en dehors du buffet - comme c'était le cas lorsque l'instrument était en tribune - fut refusée et nous dûmes installer une petite soufflerie dans le soubassement qui n'avait pas assez de place pour recevoir une soufflerie appropriée. Il en résulte un manque de vent pour jouer de longs fortissimo.

 

En 1986 nous entamions le grand relevage de Saint-Augustin. Triste souvenir car nous avions travaillé avec une équipe d’incapables qui juraient par tous les saints du ciel qu’ils étaient des artisans d’une incomparable compétence. Au fond de moi, j’aurais dû me méfier car en réalité j’avais affaire à de sombres incompétents et je n’aurais jamais dû accorder ainsi ma confiance. Je reconnais volontiers m’être trompé.

Juste après cela, nous entamions le démontage de l'instrument inopérant de Saint-Eustache pour permettre à Van Den Heuvel de reconstruire le futur instrument.

 

 

à gauche: photo prise pendant que je démontais l'orgue de Saint-Eustache

à droite: Saint-Lambert de Vaugirard

 

Le temps passe, il m’arrive de fouiller dans mes archives personnelles, celles récupérées de Jacques Picaud et je trouve l’épineux dossier Saint-Eustache. Il est probable qu’un jour je donne tout cela à quelqu’un de bien intentionné qui acceptera de pondre un ouvrage sur le sujet. Cela me faisait songer à ces mois de travail à démanteler le Dunand et à toutes les photos que je pu faire...

 

 

Des années plus tard, je rencontre le père James Prieux, archiprêtre de la cathédrale de Meaux qui me propose un concert ‘voix parlée et orgue’’ avec Macha Béranger. Ce ne fut pas une expérience facile mais j’en garde néanmoins un émouvant souvenir. Avant cet épisode de Meaux, je m’étais rendu à Angoulême avec Jeanne Loriod pour enregistrer un duo Ondes Martenot et orgue. Après ces soirées d’enregistrement, nous offrions ensemble une soirée porte ouverte à la cathédrale. Jeanne avait quelques trésors dans ses partitions dont quelques manuscrits de Messien.

 

 

 

      

Saint-Louis de Versailles et Cathédrale de Meaux

 

Les années passent et ne se ressemblent guère. J’ai aujourd’hui d’exceptionnels souvenirs des quatorze années passées auprès d’Olivier Messiaen, pratiquement tous les dimanches en plus des voyages pour ses concerts. Très étrangement, et tout comme me le confirme son éditeur, depuis sa disparition on rencontre de plus en plus de personnes qui sont soudainement devenues très proches de lui.

Sont-ils(elles) des ami(e)s posthumes ? Et tout aussi étrangement, ces mêmes personnes non contentes de clamer avoir été proches, ajoutent aussi avoir été très appréciées du Maître, alors même que votre serviteur aura été témoin du contraire… La nature humaine n’est-elle pas étonnante ! J’essaye de terminer un ouvrage de tous mes entretiens avec le compositeur, sur tous les sujets abordés pendant quatorze années.

 

Les années passent et ne se ressemblent guère. Les grands maîtres sont désormais tous morts. 

 

              

gauche: console Meaux                                                   droite: Troyes

 

 

  

 

 

Les années passent et ne se ressemblent guère. Les grands maîtres sont désormais tous morts. En revanche si je suis triste de cette constatation, je me console en ayant pu reprendre contact avec mon collègue Bernard Dargassies